Interview de Didier Castino

13 août 2015

Didier Castino
Liana Levi
auteur
Didier Castino est né en 1966 à Marseille.</p> <p>Il vit et travaille à Marseille.</p> <p>Professeur de lettres au lycée Montgrand de Marseille (13006)</p> <p>Maîtrise de lettres moderne, sur André Gide et Samuel Beckett.</p> <p>Expériences professionnelles :</p> <p>- intervention en milieu pénitentiaire (Maison d’arrêt d’Aix-Luynes et Centre de détention des<br /> Baumettes) : préparation au DAEU, atelier d’écriture et lectures « publiques » des textes<br /> écrits.</p> <p>- Président de la compagnie de théâtre « Vol plané ».
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couvertureQuel est le premier livre que vous vous souvenez avoir lu ?

Comment répondre ? C’est si loin… Je me souviens du Club des cinq en péril, mon premier livre. La bibliothèque rose. Enid Blyton. Je revois très bien la couverture. Il m’en reste une vague impression d’ennui mais aussi d’intrigue qu’on veut suivre jusqu’au bout… Pour savoir… Je pense surtout à un livre que j’ai vu dans les mains de ma mère, un livre de Gilbert Cesbron, un livre rouge avec le titre en lettres blanches : Mourir étonné. Cette image de ma mère me fascinait, j’avais l’impression que ce livre livrait des secrets, aidait ma mère à affronter la mort. Je me suis mis à le lire, à lire un livre d’adulte, un livre qui n’était pas pour moi. Je l’ai lu jusqu’au bout comme par gageure. Mes premiers souvenirs de lecteur ne sont donc pas des souvenirs de chocs littéraires – c’est venu plus tard – mais plutôt de moments très précis, d’images concrètes, la matérialité du livre, l’idée déjà de son importance, de son utilité : si on commençait un livre, il fallait le finir, sinon c’était un échec, d’où ma retenue, enfant, avant de choisir un livre.

Pensez-vous qu’il faille être un grand lecteur pour être un bon auteur ?

Je pense qu’on n’écrit pas sans avoir lu, je pense qu’il faut avoir lu pour écrire, je pense que si on écrit, c’est qu’on a lu un texte qui nous a marqué. Si on n’a pas été marqué par un texte, on n’écrit pas. D’une certaine façon, on réécrit les textes qu’on a aimés. C’est La Bruyère, en ouverture des Caractères qui affirme « tout est dit et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent ». C’est aussi pour moi un point de tension lire, écrire, le temps passé à lire est du temps pris sur le temps passé à écrire, et vice versa… mais les deux sont intimement liés et agissent forcément l’un sur l’autre. Je ne dis pas autre chose que Julien Gracq dans En Lisant, en écrivant.

Vous enseignez la littérature. Quelle est, selon vous, la bonne méthode pour donner envie de lire aux jeunes ?

Lire avec eux. Lire ensemble à haute voix. Prendre le temps de lire à haute voix, de soigner la lecture… D’interpréter. Entendre les élèves lire des textes littéraires, classiques ou contemporains peut s’apparenter à de petits miracles. C’est beau, fort, le texte existe. Je ne sais pas si c’est LA bonne méthode, mais lire ensemble, en classe et à voix haute en une semaine une pièce ou un court récit est un moment assez fédérateur et les élèves souvent apprécient. Je choisis généralement des tragédies de Racine, où la phrase est sculptée dans le vers. Ce langage qu’on ne parle plus, cette langue étrangère si loin d’eux, mais de laquelle ils parviennent à se rapprocher, qu’ils s’approprient parfois, leur semble un sommet impossible à gravir qui devient au fil de la lecture plus familier. L’année dernière, pour changer, on a lu Novecento : pianiste d’Alessandro Baricco. Je leur parle aussi des auteurs, leur vie, leur prise de position, leur grandes phrases, je leur lis des extraits, je leur raconte des épisodes clés et je leur prête les livres s’ils veulent : dans ce cas ils se sentent engagés, le livre que le prof a prêté, il faut le lire. Mais encore une fois je ne me sens pas forcément apte à préconiser une méthode plutôt qu’une autre… C’est parfois difficile… Il faut faire des tentatives et parfois ça marche, c’est alors un moment de grâce, mais parfois c’est raté.

Qu’est-ce que ça fait d’attendre la sortie de son premier roman ?

On fait tout pour ne pas l’attendre. On écrit. On Lit. On se lance dans des grands travaux… Je plaisante… Pour moi l’aventure a déjà eu lieu en écrivant le roman, en le retravaillant en collaboration avec mon éditrice, Sandrine Thévenet – que je ne peux pas ne pas citer. Je n’ai pas vraiment l’impression d’attendre la sortie du roman : il est là. Il y a eu les épreuves non corrigées, les épreuves corrigées… Ce n’est plus de mon fait. Mais ça reste une période assez curieuse car même si le livre n’est pas encore sorti, on en parle, un planning de rencontres se met en place autour du roman, on attend des retours… Je réponds aussi à vos questions.

Dans quelles circonstances avez-vous écrit ce premier roman, Après le silence ?

J’ai écrit une première version il y a quelques années, puis j’ai écrit d’autres textes. Je l’ai ensuite reprise, retravaillée pour l’envoyer aux éditeurs. J’ai toujours eu en tête l’idée de mettre en scène un fils qui parlerait à la place du père mort. Ce que je n’avais pas vraiment prévu, c’est que ce fils parviendrait à parler seul in fine. Je voulais raconter l’usine, mais aussi tout ce qui se passait en dehors d’elle, malgré elle. Très vite l’idée de faire parler indirectement un narrateur mort a fait son chemin, elle présentait l’avantage de permettre au père de se raconter dans sa vie d’ouvrier, sa vie de famille avant l’accident, mais aussi de décrire indirectement celui qui le faisait parler, à savoir le fils. Et puis la rencontre avec Sandrine Thévenet dans un premier temps, Liana Levi, ensuite a été pour moi d’une grande richesse, un vrai travail de collaboration, comme je l’ai dit, s’est mis en place. Le texte était là, mais on a surtout insisté sur la composition, le plan, la charpente du roman, son intrigue… J’ai toujours été libre d’accepter ou pas les suggestions, de les discuter, de faire à mon tour des propositions. On ne m’a jamais rien imposé, au contraire, on a été très attentif à l’orientation que prenait le re-travail. Un échange permanent. J’ai compris le rôle que pouvait jouer un éditeur.

Pourquoi avoir choisi la forme du monologue ?

Le monologue désigne un discours prononcé par un personnage seul en scène et qui se parle à lui-même. Je trouvais que cette forme se prêtait pleinement à la situation des personnages : le fils est seul, il imagine ce que pourrait dire son père mort. C’est plutôt un monologue intérieur dans lequel le fils parle à la place du père mort, l’invente, imagine que le père s’adresse à lui et finit lui-même par s’adresser à l’absent. Le roman tourne autour de cette parole, prononcée ou pas, ce qu’a dit Louis – le père –, ce qu’il aurait dit, ce qu’on invente de lui, une parole incertaine, fantasmée, que le monologue intérieur me semblait à même de restituer au mieux.

Votre roman est-il une chronique sociale ou familiale ?

Les deux. Mais je ne suis pas sûr du terme de chronique qui implique un rapport à la temporalité beaucoup plus suivi. On peut dire que le roman convoque à la fois l’intime et la sphère sociale. Le travail ouvrier ne se limite pas au temps passé en usine, il continue à agir dans les esprits et sur les corps au repos. L’usine définit le personnage de Louis au même titre que sa taille, ses yeux et sa voix, dit-il. La dimension sociale rejoint l’intime quand on sort de l’usine et qu’on suit le personnage de Louis Catella dans sa vie avec Rose, sa femme, et ses trois fils, il fait part de ses désirs, ses élans et ses doutes, il fait part aussi de ses convictions politiques et de ses exigences quant à l’avenir qu’il souhaite pour ses trois fils. Ce que je veux dire est que son travail d’ouvrier le façonne tel qu’il est et inévitablement préside à ses choix, sa manière de voir le monde, l’avenir dans sa vie personnelle. Mais au-delà de la chronique sociale et familiale, je pense que le roman aborde une question beaucoup plus générale qui est de savoir comment se construire avec/malgré un  père mort. Cet affrontement père/fils, si naturel d’ordinaire, prend ici une tournure particulière quand le fils essaie de reconstituer la parole du père, de la mettre à l’épreuve et de s’en détacher.

Vous préférez le silence pendant l’écriture ou après la lecture de votre roman ?

Voilà une question qui invite aux digressions. J’aime les silences. En musique, au théâtre, en lecture, ils donnent une tension à ce qui va suivre, le prépare, l’oriente. Quand j’écris, j’ai besoin de silence, pas d’un silence absolu, mais d’un minimum de silence. Je ne peux écrire avec de la musique car je ne l’écoute pas et si je l’écoute, je ne peux écrire, comment est-ce possible ? En revanche, je commence à apprécier les échanges après la lecture du roman, il me semble évident d’attendre des retours, même si c’est embarrassant d’entendre parler de son texte… Moi ça me gêne… Mais j’aimerais bien aussi me taire après l’écriture du roman, même si c’est difficile. Je crois qu’on n’a pas à défendre un texte qu’on a écrit. On l’a écrit. C’est aux lecteurs de parler ou de se taire, il me semble.

Bien que votre roman sorte le 20 août, avez-vous déjà en tête le thème du suivant ?

Oui. L’écriture est en cours, le plan se précise… Il sera questions de courses de l’Histoire. Les hommes et les femmes contraints de courir pour fuir, se sauver. Le roman se centrera sur l’une d’entre elle en particulier, mais je ne tiens pas à en dire davantage, il y a encore trop d’incertitudes.

Quel est le dernier livre que vous ayez lu ?

Retour à Berratham, la dernière pièce de Laurent Mauvignier, un texte sur l’absence, la séparation que génère un conflit en temps de guerre. Un texte d’une grande force comme tous ceux de Mauvignier. Mais comme j’ai souvent plusieurs lectures en cours, je viens de terminer la relecture d’Absalon, Absalon ! de Faulkner, un texte qui me marque chaque fois par la façon qu’a Faulkner d’inventer la narration, rendre incertaine l’identité des personnages, dans ce roman plus que dans les autres, il me semble et puis la question du conflit familial, de la difficulté de s’affranchir est posée avec une cruauté, une violence à couper le souffle. Je viens enfin de découvrir L’Établi, ce récit autobiographique de Robert Linhart que je n’avais pas lu, il date de 1978. Je suis saisi par l’autopsie sans complaisance qu’il fait du travail à la chaîne chez Citroën et l’analyse qu’il mène sur les comportements humains, qu’il s’agisse des ouvriers mais aussi des contremaitres, des patrons, comment le moindre pouvoir transforme les liens, les nombreuses pages sur les luttes, la grève sont aussi très fortes.

photoDidier Castino est né en 1966 à Marseille.

Il vit et travaille à Marseille.

Professeur de lettres au lycée Montgrand de Marseille (13006)

Maîtrise de lettres moderne, sur André Gide et Samuel Beckett.

Expériences professionnelles :

– intervention en milieu pénitentiaire (Maison d’arrêt d’Aix-Luynes et Centre de détention des
Baumettes) : préparation au DAEU, atelier d’écriture et lectures « publiques » des textes
écrits.

– Président de la compagnie de théâtre « Vol plané ».



Une réponse à “Interview de Didier Castino”

  1. Thérèse André-Abdelaziz dit :

    Très riche interview, pétrie d’humanité. J’aime, car je les partage, les définitions en rapport avec le m’onde du travail ouvrier :
    « Ce que je veux dire est que son travail d’ouvrier le façonne tel qu’il est et inévitablement préside à ses choix, sa manière de voir le monde, l’avenir dans sa vie personnelle. »
     » Je suis saisi par l’autopsie sans complaisance qu’il fait du travail à la chaîne chez Citroën et l’analyse qu’il mène sur les comportements humains, qu’il s’agisse des ouvriers mais aussi des contremaitres, des patrons, comment le moindre pouvoir transforme les liens, les nombreuses pages sur les luttes, la grève sont aussi très fortes.
    A la lecture des expériences de l’auteur, je comprends.
    Cette interwiew me marque.

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