Interview de Laurence Biberfeld

30 janvier 2016

ACH003696967.1433562951.580x580Quel est le premier livre que vous vous souvenez avoir lu ?

Je me rappelle, gosse, avoir manqué l’école pendant trois mois à cause d’une hépatite virale. On m’avait offert une très jolie édition du Roman de Renart, avec des reproductions d’enluminures. J’étais très faible et passais mon temps au plume, et du coup je le lisais, le relisais et le lisais encore.

Pensez-vous qu’il faille être un grand lecteur pour être un bon auteur ?

Je ne crois pas. La littérature a à voir avec la tchatche, la capacité à inventer des histoires, une forme d’éloquence. Certaines personnes qui ne lisent pas ont tout ça. Tout un pan de la littérature au sens le plus récent du terme est oral. Le Clézio a bien fait de dédier son prix à l’indienne Elvira. Pour être un bon auteur classique, il faut sans doute avoir bien lu ses classiques, mais ça ne va pas plus loin. Pour des écritures normatives, des genres contraignants, il faut avoir les codes et les procédures, mais ça s’arrête là. Les meilleurs auteurs, à mon avis, sont ceux qui s’en affranchissent.

Avez-vous des habitudes d’écriture ?

Non. Je n’ai ni lieu, ni méthode, ni rituel, ni régularité.

Comment se sent-on quand son premier roman est accepté à la Série Noire ?

On se sent très flattée ! Très heureuse d’être publiée. En fait, j’ai essayé pendant presque deux ans d’être publiée par des petits éditeurs, sans succès. Et du coup j’ai essayé les gros, sur le conseil de mon compagnon, et ça a marché !

Tout au long de votre carrière, quelles ont été les relations que vous avez entretenues avec vos différents éditeurs ?

Dans l’ensemble plutôt bonnes, avec certains assez familières, comme avec Stéfanie Delestré ou Véronique Ducros, mon éditrice actuelle.

Votre biographie prétend que vous vouez une grande partie de votre temps à l’anarchisme. En quoi cela consiste-t-il ?

J’ai découvert assez tardivement que mon mode de vie et de fonctionnement était une opinion politique et un mouvement historique aussi, aux multiples ramifications. J’ai d’abord été membres de deux syndicats CNT, j’ai fait partie de multiples collectifs ou réseaux, surtout concernés par les aspects coloniaux de nos sociétés, comme Survie, RESF ou UCIJ, des collectifs anti-répression, antinucléaires, etc… J’ai participé à la création de quelques petites feuilles très fugaces, en écrivant des articles et en faisant des dessins de presse. J’ai été assez active pendant un moment, mais aujourd’hui je ne bats plus le pavé, ou presque plus. Je continue à participer à Creuse-Citron, l’excellent petit journal de la Creuse Libertaire, et je publie des essais. J’en ai écrit un avec Gregory Chambat sur l’école, Apprendre à désobéir, petite histoire de l’école qui résiste, d’abord sorti aux éditions de la CNT puis repris par Libertalia, et j’ai écrit un essai féministe autour du genre qui s’appelle La femme du soldat inconnu aux éditions libertaires. Là je prépare un essai sur la prostitution.

La vie d’auteur est une drôle de vie. Avez-vous une anecdote amusante à nous raconter ?

Une fois je suis tombée sur une lectrice qui avait adoré un de mes bouquins, une histoire de haine conjugale assez incommensurable et de meurtre dans une famille dysfonctionnelle, pour parler avec des pincettes. Elle m’a dit en roucoulant « et ce petit couple, ils sont tellement attachants, tellement épris l’un de l’autre, c’est une belle histoire d’amour »…

Votre dernier roman, Ce que vit le rouge-gorge vient de sortir. Pouvez-vous nous en parler ?

En fait celui qui vient juste de sortir, c’est une novela qui s’appelle Il nous poussait des dents de loup aux éditions in8, un petit bouquin qui se passe sur une ZAD forestière et traite un peu de l’air du temps.

Ce que vit le rouge-gorge se passe dans le décor d’une porcherie industrielle, et j’y fais parler les animaux, plutôt à la manière de Colette qu’à celle d’Orwell. C’est un bouquin qui traite évidemment, par-delà une énigme liée à une disparition et qui se déroule en deux unités de temps sur le même lieu, de l’élevage industriel et de tout ce qu’il suppose en matière de rationalisation du vivant. Il traite du rapport de l’humain aux animaux et du coup à lui-même. Tout le monde là-dedans a des réactions animales, humains compris, et tout le monde est assez humain, animaux compris.

C’est quoi la suite ?

Il n’y en a pas. Le prochain n’a absolument rien à voir avec le sujet, il s’agit d’une insurrection de clodos sur fond de complot de barbouzes à Paris sur un mode assez burlesque.

Quel est le dernier livre que vous ayez lu ?

La machine est ton seigneur et ton maître de Yang, Jenny Chan et Xu Lizhi chez Agone, un essai sur les conditions de vie du million trois d’ouvriers chinois qui bossent pour Foxconn, une entreprise taïwanaise à qui Apple, Samsung et j’en passe sous-traitent l’assemblage des portables, ordinateurs, etc. L’essai démontre qu’après la vague de suicides qui a attiré un peu l’attention en 2010, les choses sont rentrées dans l’ordre, c’est-à-dire que ça continue, avec des filets anti-suicide aux fenêtres…

Et sinon je relis Gran Madam’s d’Anne Bourrel, chez la Manufacture de livres, dont le personnage principal, très bien mis en scène, est une petite pute d’un bordel de la Jonquera, un autre genre d’usine à viande ainsi qu’un sujet de société plutôt brûlant… et tout ça évolue en road-movie avorté sur le thème si les truands savaient à quoi ressemblent les gens normaux, ils auraient les cheveux qui se dressent sur la tête… Parce qu’Anne et moi on doit se retrouver dans un café de Montpellier avec une asso qui s’appelle les collecteurs, donc je révise !

laurencebiberfeldLaurence Biberfeld est née à Toulouse en 1960. Elle s’est barrée du lycée avant d’apprendre la philosophie et du nid parental avant d’avoir des plumes. Après quatre ans de n’importe quoi, elle a passé le bac en candidate libre. N’ayant pas les moyens de faire des études, elle a décidé d’enseigner, principalement à des maternelles qui ne se sont rendu compte de rien. Elle a fait trois enfants, puis a décidé d’arrêter de les nourrir en crevant de sa plume. Elle fait aussi des dessins de presse et d’illustration.

Pour en savoir plus sur Laurence Biberfeld : biberfeldauteur.legtux.org



Une réponse à “Interview de Laurence Biberfeld”

  1. Martine Magnin dit :

    j’ai perçu un auteur très attachant, une femme hors norme et sympathique, ça me plait

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