Interview de Séverine Danflous

23 avril 2016

e%CC%81crire-la-faim-600x976Quel est le premier livre que vous vous souvenez avoir lu ?

Mes premiers émois littéraires sont liés aux lectures à haute voix de ma mère. La bouche maternelle qui donne du verbe à manger pour l’enfant. Mais s’il faut citer le premier livre, la rencontre, je citerai Madame Bovary de Gustave Flaubert. J’avais treize ans et lisais très peu en dehors des livres scolaires, ma soeur avait largement entamé sa lecture de Madame Bovary et peinait à finir. J’ai voulu essayer moi, la plus jeune, et je suis tombée dans la marmite littérature, le « chaudron fêlé » pour reprendre une métaphore chère à Flaubert.

Comment avez-vous fait connaissance avec l’écriture ?

L’écriture a été importante très tôt mais mon rapport à l’écriture a toujours, ou presque, été lié à la lecture : écrire sur les livres lus, se nourrir des livres pour écrire. J’écrivais des adaptations dialoguées de G. Sand, Dickens ou la Comtesse de Ségur à l’école primaire car, avec mes copines, nous montions des mini-pièces de théâtre dans un coin de la cour de récré, juste pour nous en fait. Puis j’ai écrit quelques nouvelles.

Pensez-vous qu’il faille être un grand lecteur pour être un bon auteur ?

Je crois qu’on ne peut écrire depuis nulle part, il faut avoir en tête ceux qui ont précédé, ceux qui ont tracé le chemin (aussi brillant et semé d’embûches soit-il), ceux qui vous nourrissent encore et encore. Barthes le dit mieux que moi : « Le drame de quelqu’un qui veut écrire aujourd’hui c’est qu’il se trouve devant un instrument verbal, un langage, une écriture, qui lui vient d’une histoire littéraire extrêmement chargée, très belle, somptueuse mais par là même très lourde à porter.  » En plein postmodernisme, tout écrivain se doit d’écrire depuis ses lectures. Et si la littérature est une fenêtre ouverte sur le monde, c’est parce qu’elle nous aide à l’appréhender, à percevoir ce qui nous entoure, elle nous force à poser un regard autre sur le monde. La lecture est indéniablement féconde pour l’écriture. De plus, elle (la lecture des poètes particulièrement) aide à donner du jeu aux mots, à investir un nouvel univers de sens.

Vous êtes également formatrice cinéma. Pourriez-vous vous lancer dans le scénario ?

Mon prochain livre est une fiction qui tourne justement autour de la question de l’écriture d’un scénario, la construction d’un film, sans moyens ou plutôt avec les moyens du bord. Je voulais donner corps à la démarche même de fabrication d’une oeuvre (scénario, images à faire, écriture) : quelles sont les difficultés du processus d’élaboration, de mise en route ? Quelles recherches doit-on mener ? Que dire ? Comment ?

Donnez-nous l’appétit de lire votre essai. De quoi parle-t-il ?

Écrire la faim se propose de tisser des liens entre trois auteurs distincts (Franz Kafka, Primo Levi et Paul Auster) mais qui entretiennent tous trois un rapport physique, littéraire, psychologique, politique et spirituel à la faim. Trois auteurs qui se nourrissent de textes, de mots et retranscrivent cette expérience dans la fiction.

Je voulais explorer les limites entre le corps et le texte en apprenant la mort troublante de Kafka qui meurt de faim et de soif en corrigeant les épreuves de son ultime nouvelle Un artiste de la faim. Si l’humain a faim de mets, de nourriture terrestre, ne peut-il aussi avoir faim de mots, de nourriture spirituelle ? Il m’apparaît que la littérature (l’art en général) est tout autant indispensable à l’homme, à la survie de notre espèce humaine que les besoins dits « vitaux ». Elle est une expérience impulsant un mouvement similaire à celui de la vie. Primo Levi explique cela de manière cuisante en racontant son besoin élémentaire de poésie dans le lieu absenté de toute poésie : Auschwitz. La Poésie pour réenchanter l’homme en lui, la poésie pour « ne pas oublier le chemin du retour » (pour reprendre l’expression d’Homère). Quant à Paul Auster, il reprend toutes ces thématiques en ajoutant la dimension politique des « vagabonds de la faim », des déshérités qui n’ont pas trouvé leur place dans the american way of life et qui goûtent leur faim dans le dénuement et le rejet le plus complet ; eux qui dépensent leur être pour retourner à zéro. Pour être autre, appartenir à une altérité radicale celle des ventres qui grondent.

Il est issu d’un travail universitaire. Pourquoi avoir choisi ce thème ?

Ce thème me touche parce que la faim, le rapport à la bouche et à l’oralité révèle des éléments indispensables de notre humanité. Parce que dire la faim c’est dire ce qui nous tient aux tripes, ce qui nous ramène à notre origine, notre essence. Il me semble que les questions que cela engendrent sont très fécondes pour découvrir ce qui fonde l’humanité. Par ailleurs, je suis bouleversée par Franz Kafka, son écriture et son rapport physique à la littérature comme à une part essentielle de lui-même. Cela rejoint à mon sens la nécessité de l’art mais aussi l’idée que l’art nous tient au corps, qu’il nous aide à vivre plus intensément et puis à vivre tout simplement.

Quel est, selon vous, le rôle de l’écrivain dans la société d’aujourd’hui ?

Selon moi, aucun rôle direct. Je ne crois ni à la littérature engagé, ni à « l’oeuvre à messages ». C’est un rôle à la fois esthétique et politique au sens large. Aiguiser le regard, nous révéler à nous-mêmes, proposer un univers de sens et  de sensations insoupçonnés ou à peine envisageables, tendre un miroir peut-être aussi mais nécessairement déformant (ce miroir). Son rôle alors serait de réenchanter le quotidien en le donnant à voir autrement.

La vie d’auteur est une drôle de vie. Avez-vous une anecdote amusante à nous raconter ?

La vie d’un auteur est une drôle de vie car elle est intérieure et ce qui est fascinant est ce que l’on ne peut voir. C’est-à-dire le mécanisme même qui enclenche et déclenche l’écriture, qui tente d’épuiser le sens, le souffle qui court en lui et qui se manifeste par devers lui.

Et c’est quoi la suite ?

La suite c’est la fiction dont je vous ai parlé, que je suis en train de corriger en ce moment-même et qui aura trait au cinéma mais aussi à l’écriture à l’heure du numérique, au lien épistolaire capable d’unir deux personnes à travers des écrans de verre (smartphone ou ordinateur) et cela à travers une collaboration artistique. L’histoire aussi de la dernière chance pour un réalisateur à qui l’on n’a jamais donné sa chance et une actrice qui a manqué toutes les siennes : leur rencontre et leur désir de « faire », de pousser la chance et de fabriquer malgré les contraintes (et avec elles) leur projet.

Quel est le dernier livre que vous ayez lu ?

 Je viens de relire Shakespeare, La Tempête et juste avant, j’ai lu un roman d’Alain Fleischer intitulé Les Ambitions désavouées.

Professeur de Lettres modernes en lycée et formatrice cinéma, Séverine Danflous est titulaire d’un Master 2-recherches en littérature comparée soutenu à la Sorbonne

 



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